Lire la littérature à l'école
Pourquoi et comment conduire cet apprentissage spécifique de la GS au CM ?
Catherine Tauveron - Hatier pédagogie

Les limites des dispositifs traditionnels

L'explication des mots difficiles comme préalable à la compréhension ?

Un mot ne prend son sens que dans un contexte: il faut bien souvent avoir compris le texte pour pouvoir expliquer le mot et non le contraire. dans le même temps, on laisserait entendre que comprendre un texte serait comprendre chacun de ses mots alors que la compréhension suppose leur oubli.
S'il existe un problème de vocabulaire dans la lecture des textes littéraires, il n'est pas tant dans les mots jugés à priori "difficiles" que dans les mots connus, parce que fréquents, et pour cette raison "polysémiques".

Les questionnaires des manuels aident-ils à mieux comprendre ?

Le questionnement par écrit est une pratique répandue qui a pour elle le statut de l'évidence: permet-elle aux élèves de mieux comprendre un texte ?

Exemple à partir d'un texte et questionnaire : une fiancée pas ordinaire de "L'atelier de français Bordas"
consulter le texte et le questionnaire (p 89 à 91)
consulter l'analyse détaillée

Les questions s'en tiennent au mieux à une vérification de la compréhension de surface et n'engagent en rien le travail interprétatif.
Au delà de leur faible utilité, des questionnaires de ce type ne sont pas sans dangers:
- ils se substituent à l'acte de lire (la rédaction des réponses occupe le temps essentiel, les élèves adoptent une stratégie leur permettant de répondre aux questions sans lire le texte)
- ils empêchent paradoxalement la lecture du texte sélectionné.

Ce que peuvent être des dispositifs fertiles

Ce sont des dispositifs qui permettent
- d'identifier et de résoudre des problèmes de compréhension
- de favoriser l'interaction du texte et de l'élève
- de provoquer l'interaction des élèves autour du texte

A contrario des questionnements de vérification de compréhension, ces dispositifs recherchent les errements de lecture pour les faire fructifier. Ils sont provocateurs d'effervescence et supposent que le maître soit capable d'une lecture fine et consente à une forme de créativité dans son approche en classe. Ils encouragent un espace de parole où l'on peut communiquer et partager ses incertitudes.
Le maître reste le garant des droits du texte: il accorde de l'attention aux diverses propositions, il engage la communauté à considérer leur plausibilité et recevabilité, il incite à relire et justifier pour accepter ou rejeter l'interprétation.

Des dispositifs de première représentation du texte

Pour une mise en scène de la lecture et une mise en selle du lecteur

Constat: on pratique peu en classe la lecture des oeuvres longues in extenso, on lui préfère la lecture fragmentée, souvent chapitre par chapitre, entrecoupée de discussion collective et de questionnaires.
Cette façon de procéder répond à un enseignement pragmatique (ne pas effrayer le jeune lecteur par le volume, accompagner et soutenir la lecture en résolvant pas à pas les problèmes de compréhension)

Une autre option est d'engager l'élève dans une lecture longue, respectueuse des pratiques ordinaires du lecteur qui arrête et relit selon son désir. (lire extrait p 102)
Pour ce faire, le livre devrait être donné suffisamment tôt avant que ne commence le débat public.
• Une phase de lecture privée à un rythme dont le lecteur est le seul maître
• Un espace d'échange sur la manière dont le livre a été lu (par où a t-on commencé? volume de lecture moyen? ralentissements? survols? pages sautées? abandons momentanés voire définitifs?) pour prendre conscience de la diversité et de la légitimité de certaines manières de lire, et pour rendre compte au maître des difficultés.
• Des activités ultérieures d'observation et d'analyse imposant des relectures collectives partielles.

Il n'existe pas de dispositif de présentation type (et bien entendu de questionnement) des textes indépendamment de l'étude de compréhension ou d'interprétation qu'ils soulèvent. Le maître ne peut pas s'en remettre à des automatismes, il choisit sa "mise en scène" de présentation.

Quelques exemples de dispositifs adaptés à la singularité du texte (à consulter p 103 à 145)
- Lecture par dévoilement progressif (le texte, découpé stratégiquement par le maître est présenté aux élèves en livraisons successives sur un temps court de 1 à 2 séances)
- Lecture dans un désordre concerté (on rompt avec la lecture linéaire; soit parce que le texte se joue du désordre, soit parce que le projet du maître implique l'occultation initiale des données premières)
- Lecture puzzle (non pour vérifier la reconstitution du texte mais pour attirer l'attention sur des indices pertinents pour la compréhension fine)
- Lecture avec ou sans image (suivant la fonction de l'image p 132: image redondante, complémentaire, parallèle, en contradiction)
- Lecture à rebours
- Lecture d'avant la lecture (titre, quatrième de couverture)
- Lecture stimulus (ouvrir l'imaginaire à partir du prélèvement de quelques lignes)
- Lecture relecture (chercher à chaque fois entre les plis des phrases la preuve d'une découverte nouvelle)

Pour une mise en résonnance des textes: la lecture en réseau

Conditions de l'efficacité de la lecture en réseau

Objectifs:
- mettre en relation des textes déposés dans la mémoire du lecteur
- construire une culture qui alimentera la relation en retour
- appréhender les textes avec plus de finesse, éclairer les zones d'ombre en multipliant les voies d'accès

Il convient de ne pas voir de réseaux partout.
Le réseau efficace ne se confond pas avec un réseau thématique (exemple fréquent en maternelle: histoires de lapin, documentaire sur les lapins, dessin de lapins, psycho-motricité à la manière des lapins, ... sans cohérence pour l'enfant)

• Une bonne sélection de textes (choix par association d'idées)
• Un ordre de présentation pensé
- un premier texte noyau, difficile et problématique, qui sera éclairé par les autres textes.(ex p147 : un réseau centré sur des récits d'illusion/affabulation)
- une progression: du texte simple au texte plus complexe ou moins évident (ex p148 à 152 : histoires de rêve, histoires de méprise, réseau centré sur le symbole du mur)
- aucune progression en apparence ni texte noyau mais des textes à lire en même temps pour que s'engagent entre eux des allers et retours (ex p153 à 159: réseau centré sur l'oeuvre d'un auteur)

Des dispositifs de questionnement du texte

Des dispositifs qui utilisent des canaux variés

Les échanges oraux

Ils ont une importance capitale.
Il faut accueillir les réactions spontanées où le maître ne formule que des demandes générales sans orientation, approbation ou désaccord.
Toutes les suggestions sont reçues à l'identique (sauf bien sûr en cas de contresens flagrant).
(Ex p161: les fables d'Esope lues par maître Renard)

Il s'agit de permettre à chaque élève d'approfondir sa propre compréhension du texte dans la confrontation à celle des autres.
(Ex p 162: Le petit lapin rouge, Rascal, CM1 CM2)

Le questionnement magistral du maître est, dans cet exemple, loin d'être négligeable, il a pour fonction:
- de faire expliciter ou développer les interprétations des élèves ( comment est-ce possible?)
- de pointer sur le texte de manière très précise des zones d'indécidabilité, des portes ouvertes qu'il invite à franchir (que signifie pour vous cette phrase que j'ai choisie? Vous rappelle-t-elle quelque chose?)
- d'amorcer le débat de manière souple ("alors?") ou rusée parce que faussement innocente (ben, qu'est-ce qu'on mange là?)
- de renvoyer les élèves à la littéralité du texte (il y en a qui me disent "on mange le lapin" / moi j'aimerais bien qu'on regarde comment c'est écrit)
-
d'inviter les élèves à un retour métacognitif sur leur façon de lire (mais comment se fait-il que vous ayez compris dès le début que c'était l'histoire du petit chaperon rouge, comment avez-vous fait pour reconnaître cette histoire)
-
d'inviter les élèves à construire leur propre questionnement sur le texte

Le rôle possible du dessin

Pour des scènes problématiques nettement circonscrites et ne posant pas de véritables difficultés de présentation.
(Ex p 167 : Safari, Ann Jonas, CE1)
- les élèves lisent silencieusement et dessinent une scène de leur choix.
- la confrontation met en avant plusieurs hypothèses. Le problème est posé.
- les élèves sont renvoyés aux livres déjà lus pour y chercher comment s'exprime l'illusion.
- le maître présente les illustrations cachées qui confirment l'hypothèse de l'illusion.

Le rôle de l'écrit de travail

Ce sont des écrits transitoires et éphémères, au service de l'élaboration de la pensée et de l'échange des opinions (à rapprocher des écrits de travail accompagnant la démarche expérimentale en sciences)

Typologie des écrits de travail

Des écrits pour accueillir ou faire s'exprimer les premières impressions de lecture, et permettre la mise à jour d'erreurs de compréhension.

Les erreurs de compréhension se concentrent sur les premières pages des romans et conduisent bien souvent à l'abandon du livre › journal personnel de lecture en début de lecture.
Ex p 169: A partir du roman policier, La main coupée, Chaland et Fromental (nathan)
5 groupes d'élèves de CM reçoivent 5 passages du premier chapitre avec la consigne: surlignez les mots ou expressions qui vous permettent de dire quelle sorte d'histoire va être racontée. Notez dans votre journal vos arguments et vos difficultés de lecture.
(exemple)

Des écrits pour accueillir ou faire s'exprimer les ultimes impressions de lecture, et permettre la mise à jour d'erreurs de compréhension.

Vérifier au terme d'un étude collective que les erreurs d'orientations initiales ont été corrigées › écrire ce qu'on a compris du texte et ce qui a le plus étonné.
Ex p 171: A partir d'une nouvelle du livre, Histoires de fantômes, Roald Dahl (hachette)
Mise à jour de zones d'ombre que la discussion n'avait pas permis de débloquer.

Des écrits pour faire repérer et identifier le problème de compréhension posé volontairement par un texte piégé.

Le court texte utilisé p 172, Un voleur dans la nuit, fait l'objet d'une manipulation délibérée.
Quatre écrits successifs sont demandés aux élèves (reformulation écrite de ce qu'ils ont compris, recherche d'un autre titre, une tâche de soulignement de mots se rapportant à tel ou tel personnage, une bande dessinée schématisant les étapes du récit)
Possibilité d'exercice de réécriture en changeant le point de vue pour identifier le mécanisme de la ruse narrative.

Des écrits pour faire repérer une mauvaise posture de lecture.

Ce sont des tâches partielles d'écriture qui consistent à placer l'élève dans la posture de l'écrivain.
Ex p 175: La malédiction de la momie, Robert Lawrence Stine (bayard poche)
Après observation de la couverture et détermination du genre (épouvante), les élèves rédigent le début du roman. Ils attaquent tous de front l'événement "épouvantable" sans gradation (exemples). La lecture
du début du roman fait découvrir que les histoires "à faire peur" n'entrent pas directement dans la terreur, que l'écriture est affaire de patience.

Des écrits pour aider les élèves à problématiser eux-mêmes leur lecture.

Devant un texte sans problème majeur de compréhension, le maître propose de formuler les questions qui semblent pertinentes pour lire l'ensemble du texte dès la première anticipation (première de couverture). Ces questions, rappelées à toutes les séances, serviront d'outil d'investigation dans la découverte progressive du texte.
Ex p 176: Le musicien de l'ombre, Claude Clément (duculot)

Des écrits pour confronter, mettre en résonnance, reformuler des interprétations individuelles spontanées.

Dispositif équivalent de la réaction orale spontanée qui implique des reformulations écrites du texte puis l'échange et la discussion de ces reformulations (pluralité des interprétations). Ces reformulations synthétiques (résumés interprétatifs) peuvent être un moyen de clore le travail global du texte ou une simple portion. Le maître demande de choisir: Laquelle de ces reformulations est en ce moment, après la discussion collective, la plus proche de ton interprétation personnelle, écris en argumentant ta réponse.
Ex p 179: Le musicien de l'ombre, Claude Clément

Des écrits pour provoquer des interprétations divergentes sur des passages problématiques.

L'enseignant sélectionne des courts passages, des phrases, des mots qui lui paraissent particulièrement ouverts et sur lesquels il oblige les élèves à concentrer leur attention.
Ex p 180: Le temps des villages, Azouz Begag (la joie de lire)
Lecture individuelle de l'extrait, puis discussion collective: les élèves vont vite à l'essentiel, ici le thème de la différence entre deux sociétés. L'enseignante choisit 3 phrases problématiques.
Chaque élève reçoit une phrase avec la consigne suivante: Je vous demande d'expliquer cette phrase à votre manière, de dire ce que vous en comprenez, ce que vous en pensez, si vous êtes d'accord ou pas. J'ai choisi des phrases qu'on peut comprendre de plusieurs manières. Exemples de réponses pour la phrase 1.

Des écrits pour affiner les interprétations de chacun.

Ex p 181: La force du berger, Azouz Begag (la joie de lire)
Le roman, entièrement lu avant la séance, présente un titre énigmatique qui peut paraître en contradiction avec le propos général du livre valorisant plutôt la culture occidentale du fils. Le maître invite les élèves à donner les explications du titre. Les écrits n'étant pas toujours très explicites, il fait relire un extrait pour les aider à répondre une seconde fois. Les réponses sont plus circonstanciées et plus ouvertes (il n'existe pas de réponse définitive).

Des prélèvements sans indication de l'objectif pour stimuler le travail d'interprétation.

L'objectif est précisément à découvrir par les élèves au terme de l'activité. La nature des éléments à faire relever dépend étroitement des caractéristiques du texte.
Ex p 183: Panique à la télé, de Nouvelles d'aujourd'hui, Marcello Argilli (castor flammarion)
Le texte est présenté par dévoilement progressif, le découpage épouse le questionnement affolé du personnage confronté à la présence de son double. Les élèves s'acharnent à développer des réponses "rationnelles" (le genre fantastique qui fait entrer l'irrationnel dans le rationnel ne leur est pas familier).
Le maître leur demande de relever dans deux colonnes les actions et les pensées respectives des 2 personnages: ce qui permet de mettre un terme à la crispation sur l'explication rationnelle (échanges). Ce dispositif technique donne d'abord à voir ce que cache l'écriture et ensuite à comprendre.

Des prélèvements pour objectiver une intuition de lecture.

Ex p 191: Petit renard perdu, Louis Espinassous et Claude Routiaux (milan)
Le texte est polyphonique où deux voix se font entendre en alternance (la parole du narrateur et celle de la maman renard) sans aucun indicateur net (verbe d'incise, guillemets) pour guider le partage. Les élèves doivent repérer sur un extrait le point de vue de la maman (en italique).

Des schémas pour affiner l'interprétation initiale.

Ex p 192: Le rêveur, Ian Mac Ewan (gallimard jeunesse)
Le texte s'ouvre dès le premier paragraphe sur 2 questions essentielles: l'identité et le temps.
Les élèves ont rempli un tableau sur les 2 personnages lors du tranfert d'identité (Peter devient chat et Guillaume devient Peter puis Guillaume redevient chat et Peter garçon)

Des mises en tableau pour objectiver une (des) interprétation(s).

Ex p 194: Autour des oeuvres de Rascall (Moun, Pied d'or, Fanchon) (pastel)
Tout en progressant dans les histoires de Rascall, les élèves, à la demande de l'enseignante, consignent leurs observations dans un tableau, rempli au fur et à mesure des découvertes: sorte de géographie mentale de l'auteur. Un premier tableau est construit qui amène les enfants à la conclusion: "ils se ressemblent beaucoup Moun, Pied d'or et Fanchon". Un nouveau tableau se construit alors pour mieux souligner l'homogénéité de l'univers de l'auteur.

Des écrits pour rendre les élèves témoins de l'évolution de leur propre lecture.

Il s'agit de fixer par écrit une première formulation de l'histoire à partir de l'observation du titre et des couvertures puis, au fur et à mesure de la découverte du texte, de revenir sur la formulation première par ajouts, suppressions ou substitutions d'éléments rendus visibles par l'usage d'encre colorée. Le retour réflexif est renouvelé jusqu'à la reformulation finale.
L'exercice ne trouve son intérêt que si le texte fourvoie le lecteur à plusieurs reprises ou présente un problème de compréhension qui ne peut être résolu que progressivement.
Ex p 198: Sept cochons sauvages, Helme Heine (gallimard)
L'album est tout entier construit sur un jeu de gommage des frontières entre réalité et fiction et sur une interprétation complexe des deux plans. Il figure trois univers.
- le monde réel de l'auteur réel Heine (il peint)
- un monde fictif où l'auteur fictif Heine peint...
- un mond fictif composé d'une forêt peuplée de sept cochons

Des écrits pour faire s'exprimer le souvenir de lecture.

On travaille ici sur la mémoire de lecture. Les élèves s'expriment sur le texte sans le relire.
Les différents écrits sont échangés et discutés.
Ex p 201: L'enfant et la rivière, Henri Bosco (gallimard jeunesse)
Il peut s'agir de souvenirs immédiats (exemples)
Il peut aussi s'agir de souvenirs remontant à plusieurs semaines (consigne)

Des écrits pour permettre aux élèves d'exprimer leur vision des objectifs poursuivis par le maître.

Souvent, en classe, l'objectif poursuivi par le maître échappe aux élèves.
Il est des cas cependant où le maître désire mettre les élèves en situation problème et ne peut présenter son objectif, sauf à courir le risque de résoudre lui-même le problème avant qu'il ne se pose.
L'exemple présenté ici interroge les élèves, en fin de séance, sur leur représentation des finalités de la séance.
Ex p 203: La Belle au bois dormant, texte original (Charles Perrault) et adaptations (Mango, Nathan, Au temps jadis)
La consigne est la suivante: "On a comparé ces quatre versions: à votre avis dans quel but ? pour vous apprendre quoi ?"
Quelques réponses.

Synthèse: JL Despretz CPC Landivisiau 28/02/03