Journal d’un chat assassin, Anne FINE
C’est ça, c’est ça. Allez-y,
pendez-moi. J’ai tué un oiseau. C’est que je suis un chat, moi. En fait, c’est
mon boulot de rôder dans le jardin à la recherche de ces petites créatures qui
peuvent à peine voleter d’une haie à l’autre. Dites-moi, qu’est-ce que je suis
censé faire quand une petite boule de plumes se jette dans ma gueule ?
Enfin, quand elle se pose entre mes pattes. Elle aurait pu me blesser.
Bon d’accord, je
lui ai donné un coup de patte. Est-ce une raison suffisante pour qu’Ellie se mette à sangloter si fort dans mon poil que j’ai
bien failli me noyer ? Et elle me serrait si fort que j’ai cru étouffer.
-Oh, Tuffy ! dit-elle avec reniflements, yeux rouges et
Kleenex mouillés. Oh, Tuffy, comment as-tu pu faire
une chose pareille ?
Comment ?
Mais enfin, je suis un chat. Comment aurais-je pu me douter que ça allait faire
une histoire pareille ? La mère d’Ellie qui se
précipite sur les vieux journaux. Le père d’Ellie qui
va remplir un seau d’eau savonneuse.
Bon d’accord,
je n’aurais peut-être pas dû le traîner dans la maison et l’abandonner sur le
tapis. Et peut-être que les taches ne vont pas partir, jamais.
Dans ce cas, pendez-moi.
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
J’ai bien aimé le petit enterrement. Je
pense que je n’y étais pas convié, mais après tout, c’est autant mon jardin que
le leur. En fait, j’y passe beaucoup plus de temps qu’eux. Je suis le seul de la
famille qui en fasse un usage convenable.
Ils ne m’en sont pas reconnaissant pour
autant. Vous devriez les entendre :
-Ce chat détruit mes plates-bandes. Il
ne reste presque plus de pétunias.
-Je viens à peine de planter les
lobélies, et le voilà déjà couché dessus pour les écraser.
-Si seulement il pouvait éviter de
faire des trous au beau milieu des anémones.
Des reproches, des reproches, des
reproches. Je ne vois pas pourquoi ils se cassent la tête à garder un chat si
c’est pour se plaindre en permanence.
Tous, sauf Ellie.
Elle était trop occupée à pleurnicher sur cet oiseau. Elle l’a mis dans une
boîte, enveloppé dans du coton, et puis elle a creusé un petit trou. Après, on
s’est tous mis autour. Ellie a dit quelques mots,
pour lui souhaiter bonne chance au paradis des oiseaux.
-Fiche le camp, m’a dit le père d’Ellie en sifflant entre ses dents.
J’ai trouvé cet homme un peu grossier.
J’ai agité ma queue, et je lui ai fait le clin d’œil qui tue. Pour qui il se
prend, celui-là. Si je veux assister à un petit enterrement d’oiseau, j’y
assiste. Après tout, je connaissais l’oiseau depuis plus longtemps qu’eux. Je
l’ai connu vivant, moi.
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
Allez-y, donnez-moi une fessée ! J’ai
rapporté une souris morte dans leur merveilleuse maison. Je ne l’ai même pas
tuée. Quand je suis tombé dessus, elle était déjà morte. Personne n’est en
sécurité par ici. Dans la rue, vous avez de la mort-aux-rats par-dessus les
pattes et les voitures chargent toute la journée dans les deux sens. Et puis je
ne suis pas le seul chat du quartier. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé à
cette petite chose. Tout ce que je sais, c’est que je l’ai trouvée, morte.
Morte depuis peu, mais morte. Et sur le coup, je me suis dit que c’était une
bonne idée de la rapporter à la maison. Ne me demandez pas pourquoi. Un moment
de folie. Comment est-ce que j’aurais pu me douter qu’Ellie
allait m’attraper par la peau du cou et m’infliger un de ses petits
sermons ?
- Oh, Tuffy !
C’est la deuxième fois cette semaine. C’est insupportable. Je sais bien que tu
es un chat, que c’est normal de ta part, et tout et tout... Mais, je t’en prie,
fais ça pour moi, arrête.
Elle me regardait droit dans les yeux.
- Dis-moi que tu ne vas plus
recommencer, s’il te plaît.
Je lui ai fait mon clin d’œil. Enfin,
j’ai essayé. Mais elle s’en fichait.
- C’est du sérieux, Tuffy,
me dit-elle. Je t’aime et je comprends ce que tu ressens. Mais tu dois arrêter,
d’accord ?
Elle me tenait les pattes. Qu’est-ce
que je pouvais dire ? J’ai essayé de prendre mon air le plus désolé et
elle a encore une fois éclaté en sanglots. Et on a encore eu droit à un
enterrement.
Cet endroit devient la Maison de la
Rigolade. Je vous le dis.
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
D’accord. Je vais
essayer de vous expliquer pour le lapin. Pour commencer, je pense que personne
n’a apprécié le fait que j’ai réussi à le faire passer par la chatière. Ca n’a pas
été si évident. Je peux vous le dire, cela m’a pris presque une heure pour
faire passer ce lapin par ce petit trou. Ce lapin était énorme. Il ressemblait
plus à un cochon qu’à un lapin, si vous voulez mon avis.
Rien de tout cela ne les
a intéressés. Il s étaient en train de devenir fous.
-C’est Thumper ! a crié Ellie. Le Thumper d’à côté !
-Pas possible ! a renchéri le père d’Ellie.
Maintenant on a un gros problème. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir faire ?
La mère d’Ellie m’a regardé fixement et puis elle a dit :
-Comment un chat
peut-il faire une chose pareille ? Enfin, ce n’est pas comme si c’était un
petit oiseau, une souris, ou ce que je sais ! Ce lapin est aussi gros que Tuffy. Ils pèsent une tonne tous les deux.
Merci, c’est très
gentil. Voyez comment ils sont dans ma famille. Enfin… dans la famille d’Ellie. Mais, vous comprenez ce que je veux dire.
Et Ellie, bien sûr, au bord de la crise de nerfs. Folle de
rage.
-C’est affreux.
Affreux, je ne peux pas croire que Tuffy ait fait une
chose pareille. Thumper habite à côté depuis des
années et des années.
Evidemment, Thumper était un ami. Je le connaissais bien.
Elle s’est tournée
vers moi.
-Tuffy !
Ca ne peut plus durer. Ce pauvre, pauvre petit lapin. Regarde-le.
Et Thumper était plutôt en désordre, je le reconnais. Il
n’était plus que boue. Boue et herbe, en fait. Il avait aussi tout un tas de
petites brindilles et de trucs plantés dans son pelage. Et il avait une traînée
de gras sur une oreille. Mais personne, après avoir été traîné à travers un
jardin, une haie, un autre jardin et, pour finir, dans une chatière fraîchement
huilée, n’a l’air sur son trente et un.
De toute façon Thumper n’en avait rien à faire de l’allure qu’il avait. Il
était mort.
Et pourtant, c’est
bien ce qui tracassait les autres. Ca les tracassait même beaucoup.
-Qu’est-ce qu’on va
faire ?
-C’est épouvantable,
les voisins ne nous adresseront jamais la parole.
-Il faut qu’on trouve
quelque chose.
Et ils ont trouvé. Je
dois dire que leur plan était parfait, à tous points de vue. D’abord, le père
d’Ellie a repris le seau, qu’il a rempli d’eau chaude
savonneuse. Il m’a lancé un de ces petits coups d’œil, pour que je me sente
coupable de le faire plonger les mains dans le savon deux fois dans la même
semaine. Je me suis contenté de le gratifier de mon regard « je-ne-suis-pas-du-tout-impressionné ».
Ensuite, la mère d’Ellie a immergé Thumper dans le
seau, lui a donné un bon bain et l’a rincé. L’eau avait une couleur marron,
plutôt déplaisante. Pas étonnant avec toute cette boue. Puis, l’air furieux,
comme si tout était ma faute, ils l’ont installé dans l’évier et ont recommencé
à le couvrir d’eau savonneuse.
Ellie pleurnichait toujours, bien sûr.
-Arrête un peu, Ellie, lui a dit sa mère. Ca commence à me taper sur les
nerfs. Va plutôt chercher le sèche-cheveux, si tu veux te rendre utile.
Alors, Ellie s’est traînée jusqu’à l’étage, tout en continuant à
brailler. J’ai pris position sur le buffet pour les regarder.
Quand ils en ont eu
fini avec le pauvre Thumper, ils l’ont remis à faire
trempette dans le seau.
Encore heureux, il
n’était plus vraiment lui. Il aurait détesté toute cette toilette.
Et quand enfin, l’eau
est restée claire, ils l’ont sorti et égoutté.
Ensuite, ils l’ont
laissé tomber sur un journal et confié le sèche-cheveux à Ellie.
-A toi maintenant.
Fais-lui un beau brusching.
C’est ce qu’elle a
fait, croyez-moi. Ellie pourrait devenir un as de la
coiffure, à voir son brusching. Je dois reconnaître
que jamais Thumper n’avait été aussi beau. Et pourtant,
il habitait le clapier d’à côté depuis des années et je le voyais tous les
jours.
-Salut Thump.
Je lui faisais
toujours un signe de tête quand je flânais sur la pelouse pour aller vérifier
les bols de nourriture, plus bas dans la rue.
-Salut, Tuff, me répliquait-il en fronçant le nez.
Oui, nous étions de
bons camarades. Nous étions copains. Et c’est pour ça que j’ai été ravi de le
voir si bien pomponné et élégant quand Ellie en eu
fini avec lui.
Il était superbe.
-Et maintenant ?
a demandé le père d’Ellie.
Alors là, la mère d’Ellie lui a lancé un de ces regards – le genre de regard
auquel j’ai souvent droit, mais en un peu plus gentil.
-Ah non ! a-t-il supplié. Pas moi. Non, non, non.
-C’est toi ou moi. Et
je me vois mal y aller, non ?
-Pourquoi pas ? Tu
es plus mince que moi. Tu pourras plus facilement te glisser à travers la haie.
C’est là que j’ai
compris ce qu’ils avaient en tête. Mais qu’est-ce que je pouvais bien
dire ? Comment les empêcher ? Leur expliquer ?
Je ne pouvais rien
faire. Je ne suis qu’un chat.
Et donc je regardais.
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
J’ai noté vendredi parce qu’il était
très tard quand ils sont sortis. L’horloge marquait minuit passé quand le père
d’Ellie a abandonné son confortable fauteuil devant
la télé pour monter à l’étage. Lorsqu’il est redescendu, il était entièrement
vêtu de noir. Des pieds à la tête.
- Tu ressembles au Chat botté, a fait
remarquer la mère d’Ellie.
- Si seulement quelqu’un pouvait botter
notre chat, a-t-il marmonné.
Je l’ai ignoré. Je pense que c’était le
mieux.
Ensemble, ils se sont dirigés vers la
porte de derrière.
- N’allume pas dehors, a-t-il dit. On
ne sait jamais, si quelqu’un nous voyait.
J’ai essayé de me faufiler dehors en
même temps, mais la mère d’Ellie m’a barré le passage
avec sa jambe.
- Toi, ce soir, tu restes à
l’intérieur. On a déjà eu assez d’ennuis comme ça cette semaine.
D’accord. De toute façon, Bella, Tiger et Pusskins m’ont tout raconté, plus tard. Ils m’ont tout
expliqué. Ce sont de bons copains. Ils ont tous vu le père d’Ellie ramper sur la pelouse, avec Thumper dans son cabas bien enveloppé dans une serviette
pour qu’il reste tout propre. Ils l’ont tous vu se frayer un chemin dans le
trou de la haie et se traîner à plat ventre sur la pelouse d’à côté.
- On comprenait pas du tout ce qu’il
était en train de faire, m’a dit plus tard Pusskins.
- Tout ce qu’il faisait, c’était abîmer
le trou de la haie, grogna Bella. Il est tellement
gros maintenant que le berger allemand des Thompson pourrait y passer sans problème.
- Le père d’Ellie
doit très mal y voir la nuit, a renchéri Tiger. Il
lui a fallu une éternité pour trouver le clapier dans le noir.
- Et pour forcer la porte.
- Et pour faire rentrer le pauvre Thumper.
- Et pour l’installer soigneusement sur
son lit de paille.
- Et bien roulé en boule.
- Et bien entouré avec de la paille.
- Comme s’il dormait.
- Il avait l’air vivant, a fait Bella. J’aurais pu m’y laisser prendre. Si quelqu’un était
passé à ce moment-là, il aurait pu croire que ce pauvre vieux Thumper était mort, heureux et en paix, de vieillesse,
pendant son sommeil.
Et ils se sont tous mis à miauler de
rire.
- Chut ! je
leur ai dit. Doucement, les gars. Ils vont entendre et je ne suis pas supposé
être dehors ce soir. Je suis puni.
Ils se sont tournés vers moi.
- Arrête, qu’est-ce que tu
racontes ?
- Puni ?
- Mais pourquoi ?
- Pour meurtre. Lapincide
avec préméditation.
Et ils se sont tous remis à rire. Et ça
miaulait, et ça miaulait. La dernière chose que j’ai entendue avant qu’on se
mette en route pour Beechcroft Drive, c’est une des
fenêtres des chambres s’ouvrir et le père d’Ellie qui
criait :
- Comment as-tu fait pour sortir, sale
bête ?
Qu’est-ce qu’il comptait faire ?
Condamner la chatière ?
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
Oui, il a cloué la chatière. Il est pas croyable, ce gars-là. Il est descendu, et
toujours en pyjama, il a commencé à jouer du marteau et des clous.
Pan, pan, pan, pan !
Je lui faisais mon regard fixe. Mais il
s’est retourné vers moi et m’a dit :
- Voilà. Ca t’apprendra. Maintenant ça
s’ouvre dans ce sens-là et il a donné un coup de pied dans la chatière. Mais ça
ne s’ouvre plus dans l’autre.
Et, pour sûr, quand la trappe essaie de
revenir en arrière, elle ne peut plus : elle vient taper contre un clou.
- Donc, tu peux sortir. Ne te gêne
surtout pas. En fait, tu peux non seulement sortir, mais rester dehors, te
perdre, ou disparaître à tout jamais. Mais si tu reviens un jour, ne t’avise
pas de rapporter quelque chose. Maintenant ta chatière est à sens unique et tu
devras patienter sur le paillasson jusqu’à ce que quelqu’un veuille bien
t’ouvrir.
Il a plissé les yeux d’un air
désagréable.
- Malheur à toi, Tuffy,
si un animal mort te tient compagnie sur le paillasson.
Malheur à toi ! Quelle expression
stupide ! Qu’est-ce qu’il veut dire, au fait ? Malheur à toi !
Malheur à lui, oui.
Journal d’un chat assassin, Anne FINE
Je déteste les samedis matin. C’est très inquiétant toute
cette agitation, les portes qui claquent, les « c’est toi qui as pris le
porte-monnaie ? », les « où est la liste des
courses ? » et les « on doit acheter des boîtes pour le
chat ? ». Bien sûr qu’il faut des boîtes pour le chat. Qu’est-ce que
je suis supposé manger toute la semaine ? Du vent ?
Ils étaient plutôt calmes ce jour-là. Installée à la table, Ellie gravait, pour Thumper, une assez
jolie pierre tombale dans un reste de carreau en liège.
Thumper
Repose en paix
- Ne te dépêche pas de l’apporter aux voisins, lui a
conseillé son père. Pas avant qu’ils nous aient prévenus de la mort de Thumper.
Certaines personnes sont nées sensibles. Les yeux d’Ellie se sont remplis de larmes.
- Tiens, la voilà, la voisine, a annoncé la mère d’Ellie qui regardait par la fenêtre.
- Et où elle va ?
- Vers les magasins.
- Bon, si on reste assez loin derrière, on peut conduire Tuffy chez le vétérinaire sans la rencontrer.
Tuffy ?
Le vétérinaire ?
Ellie
était encore plus terrorisée que moi. Elle s’est jetée sur son père et l’a
frappé avec ses petits poings.
- Papa ! Non ! Tu n’as pas le droit !
Grâce à mes griffes, j’ai été plus efficace dans la bataille.
Quand il a fini par me sortir de force du placard sous l’évier, il avait le
pull déchiré et les mains en sang.
Il n’était pas vraiment content.
- Viens un peu ici, affreux psychopathe à fourrure. Tu as
seulement rendez-vous pour le vaccin anti-grippe, et c’est bien dommage.
Vous l’auriez cru, vous ? Je n’en suis pas vraiment
sûr. Ellie ne l’était pas non plus, elle ne lâchait
pas son père d’une semelle. Je me méfiais toujours, une fois arrivé chez le
vétérinaire. C’est pour cette seule raison que j’ai craché
sur la jeune fille à la réception. Elle n’avait aucun motif de noter en tête de
mon dossier A MANIPULER AVEC PRECAUTION. Même sur le dossier du berger allemand
des Thompson, il y a A
MANIPULER AVEC PRECAUTION.
Alors, qu’est-ce que j’ai de spécial, moi ?
Certes, je me suis montré un peu impoli dans la salle
d’attente. Et alors ? Je déteste attendre. Et surtout je déteste attendre
coincé dans une cage grillagée. On n’a pas la place de se retourner. Il fait
chaud. Et on s’ennuie. Après être resté tranquille pendant quelques centaines
de minutes, n’importe qui commence à taquiner ses voisins. Je ne voulais pas
terroriser le petit bébé gerbille malade. J’étais juste en train de le
regarder. On est libre ici, non ? Est-ce qu’un chat n’a pas le droit de
regarder un joli petit bébé gerbille ?
Et si je me léchais les babines (ce qui n’était pas le cas),
c’est que j’avais soif. Je vous jure. Je n’essayais pas de lui faire croire que
j’allais manger.
Le problème avec les bébés gerbilles, c’est qu’ils n’ont pas
le sens de l’humour.
D’ailleurs, les gens qui se trouvaient là ne l’avaient pas
non plus.
Le père d’Ellie a levé les yeux de
sa brochure intitulée Animaux domestiques et vers. Très sympathique, vraiment.
- Retourne la cage, a-t-il demandé à Ellie.
Ellie
a retourné la cage.
Maintenant, je voyais le terrier des Fisher. Et si un animal
mérite la mention A MANIPULER AVEC PRECAUTION sur son dossier, c’est bien le
terrier des Fisher.
Bon d’accord, je lui ai sifflé dessus. Pas fort du tout. Il
fallait avoir des oreilles bioniques pour l’entendre.
Et j’ai aussi un peu rogné. Mais pour le grognement, il a
l’avantage.
Lui, c’est un chien. Moi, je ne suis qu’un chat.
Et oui, d’accord,
j’ai un peu craché. Mais si peu. Rien qu’on ne remarque, sauf si on est sur le
dos de quelqu’un.
Bon, comment je pouvais le savoir, moi, qu’il n’allait pas
très bien ? Tous ceux qui attendent ne sont pas obligatoirement malades.
Je n’étais pas malade, moi. En fait, je n’ai jamais été malade. Je ne sais même
pas ce que c’est. Mais je pense que, même si j’étais mourant, une boule de
poils enfermée dans une cage et m’adressant un tout petit petit
cri, ne me ferait pas filer en pleurnichant et en tremblant sous la chaise de
ma maîtresse, bien à l’abri sous ses jupes.
C’est plus une poule mouillée qu’un scotch-terrier, si vous
voulez savoir ce que je pense.
- Vous ne pourriez pas tenir votre horrible chat ? a demandé méchamment Mme Fischer.
Ellie
a pris ma défense.
- Mais enfin, il est en cage !
- Ca ne l’empêche pas de terroriser la moitié des animaux
dans cette salle. Vous ne pourriez pas faire quelque chose, l’isoler ?
Ellie,
je dois le dire, à continuer à me défendre. Mais sans même lever les yeux de sa
brochure sur les vers, son père a jeté son imperméable sur ma cage, comme si
j’étais un vieux perroquet galeux.
Et je me suis retrouvé dans le noir.
Rien d’étonnant à ce que je n’aie pas été vraiment d’humeur
quand la vétérinaire s’est approchée avec son aiguille horriblement longue.
Pourtant, je n’avais pas prévu de la griffer si fort.
Ni de casser toutes ses petites bouteilles en verre.
Ni de faire tomber de la table la toute neuve et très chère
balance pour chats. Ni de renverser tout le désinfectant.
Mais ce n’est pas moi qui ai déchiré ma fiche en mille
morceaux. Non, c’est la vétérinaire.
Quand nous sommes partis, Ellie
pleurait, une fois de plus. Décidément, certaines personnes sont très émotives.
Elle serrait la cage tout contre elle.
- Oh, Tuffy, jusqu’à ce qu’on
trouve un nouveau vétérinaire, on va prendre bien soin de toi. Et toi, tu dois
faire très attention à ne pas te faire écraser.
- Y a pas de risque ! dit le père d’Ellie
entre ses dents.
J’étais en train de lui lancer un regard noir depuis ma cage
grillagée quand on a aperçu la mère d’Ellie, avec une
montagne de sacs de commissions devant le supermarché.
- Vous êtes en retard. Il y a eu un problème chez le
vétérinaire ?
Ellie
a éclaté en sanglots. Non, mais c’est vraiment une mauviette. Son père, lui,
est d’une autre trempe. Il a inspiré profondément, tout prêt à parler pour me
dénoncer, mais il a renoncé. Du coin de l’œil, il venait d’apercevoir un autre
problème.
- Allez, vite, a-t-il chuchoté. La voisine vient de passer à
la caisse.
Il a empoigné la moitié des sacs. La mère d’Ellie s’est chargée du reste. Mais elle a franchi les
portes vitrées avant qu’on ait eu le temps de s’enfuir.
Et maintenant, ils étaient tous les quatre obligés de
bavarder.
- Bonjour, a dit la maman d’Ellie
- Bonjour, a répondu la voisine.
- Belle journée, a observé le père d’Ellie.
- Superbe, a ajouté la voisine.
- Bien plus agréable qu’hier, a renchéri la mère d’Ellie.
- Oh oui ! a affirmé la
voisine. Hier, c’était une horrible journée.
Elle devait juste faire allusion au temps, pour l’amour du
ciel. Mais Ellie a fondu en larmes. Je ne comprends
pas pourquoi elle aimait autant Thumper. C’est moi
son seul animal familier, pas lui. Et comme elle ne voyait plus vraiment où
elle allait, elle a bousculé sa mère et la moitié des boîtes de conserve pour
chats sont tombées et ont dévalé la rue.
Ellie
a posé ma cage sur le sol pour se lancer à leur poursuite. Et c’est alors
qu’elle a commis l’erreur de lire l’étiquette.
- Oh non ! avec des morceaux
de lapin, a-t-elle pleurniché.
Vraiment, cette enfant est une vraie fontaine. Elle ne
pourra jamais faire partie de notre bande. Elle ne tiendrait pas une semaine.
- A propos de lapin, a fait la voisine. Il est arrivé une
chose incroyable.
- Ah bon ? a dit le père d’Ellie, tout en me lançant un regard furieux.
- Eh bien voilà, a commencé la voisine. Lundi, le pauvre Thumper était un peu malade, donc nous l’avons installé
dans la maison. Mardi, son état a empiré. Et mercredi, il est mort. Il était
très vieux, et il a eu une belle vie. Donc on n’a pas été trop tristes. Et on
l’a enterré au fond du jardin.
Je me mis à regarder vers les nuages.
- Et jeudi, il a disparu.
- Disparu ?
- Disparu ?
- Oui, c’est ça, disparu. Tout ce qui restait, c’était un
trou dans la terre et la boîte, vide.
- Non !
- Ca alors !
Le père d’Ellie m’a adressé un
regard des plus soupçonneux.
- Et puis vendredi, a repris la voisine, il est arrivé
quelque chose d’encore plus extraordinaire. Thumper
était de retour. Bien toiletté, dans son clapier.
- De retour dans son clapier, vous dites ?
- Bien toiletté. C’est vraiment bizarre !
On peut au moins leur accorder ça : ce sont de
merveilleux acteurs. Ils ont continué jusqu’à la maison.
- Quelle histoire incroyable !
- Comment est-ce possible ?
- Vraiment étonnant !
Une fois bien à l’abri dans la maison, ils ont tourné le
regard vers moi.
- Espèce d’imposteur !
- Nous faire croire que tu l’avais tué !
- Avoir fait semblant tout ce temps-là !
- Je savais que ce chat n’en était pas capable. Ce lapin
était encore plus gros que lui.
Ils voulaient tous que ce soit moi qui aie
tué le vieux Thumper, vous y croyez vous ?
Tous sauf Ellie. Elle, c’est une
gentille.
- Arrêtez d’embêter Tuffy !
Laissez-le tranquille. Je parie que ce n’est pas lui qui a déterré le pauvre Thumper. Je parie que c’est le méchant et horrible terrier
des Fisher. Tout ce qu’à fait Tuffy, c’est de nous
confier Thumper, afin qu’il puisse être enterré à
nouveau dignement. C’est un héros. Un héros attentionné.
Et elle m’a serré dans ses bras.
- C’est bien ça, hein, Tuffy ?
Qu’est ce que je suis sensé répondre ? Je ne suis qu’un
chat.
Je n’ai plus qu’à m’installer et à les regarder enlever le
clou de la chatière.